Ecoliers, une photo de Robert Doisneau.

 Photo © Robert Doisneau.

 
 
 
La nuit est tombée. Elle m’a volé mon dernier soleil.
La mélancolie m’assaille sans préavis au moment où je l’attends le moins.
Je la reconnais immédiatement à ce nœud qui me serre la gorge.
Je voudrais parler : je n’y parviens pas, je voudrais sourire pour rassurer mais je ne peux pas.
 
J’ai toujours haï la rentrée des classes.
Ce sentiment que l’on me pousse dans le rang : en marche, une, deux, une, deux…
Ce sentiment que l’on m’enchaîne à la cohorte et que je deviens indistincte.
Ce sentiment que l’on me pose un boulet au pied et qu’il ne me reste, pour les dix mois à venir, qu’à écouter seconde après seconde le tic-tac de ma montre.
Ce sentiment que l’on me dérobe ma peau, mon sang qui bat, tout le nuancier du plaisir de vivre : la plage, la mer, le sable, les flonflons des soirées en ville, les feux d'artifice, les bars à musique où l'on dévore des glaces géantes avec leur coulis de chocolat et leurs fleurs de papier crépon plantées dans la chantilly, les marchés provençaux, la tiédeur des musées et des salles obscures.
Dolce farniente e meriggiare…
 
Non contente de l’avoir toujours vécu, ce supplice de septembre, voici que ce soir, je m’aperçois que -toi qui es ma chair- tu es exactement comme moi et que tu sais, le nœud dans la gorge, que toi aussi, demain, tu redeviens un prisonnier, enchaîné à ton petit boulet d’amertume, privé de tes courses folles et de l’ivresse de ta liberté…