Je ne suis pas croyante. Je ne l’ai jamais été.
Je me dis parfois que ce serait plus facile de l’être pour vivre et que ça m’arrangerait bien de pouvoir penser que, là-haut, quelque part dans un invisible cosmos, mes chers disparus continuent de marcher dans des champs de blé…
 
Je suis athée. J’en suis fort aise.
Je me dis souvent que c’est une chance d’être persuadée que ce monde est le seul qui nous sera jamais donné.
Cela m’aiguillonne à toute heure afin d’agir pour le rendre meilleur.
 
J’ai connu, enfant, la querelle des deux écoles.
Un soir de Carnaval, avec les autres gamins du village, nous sommes allés, déguisés, sonner à toutes les portes pour quémander des bonbons.
A l’entrée du presbytère, la bonne du curé a fait entrer tous les autres, un à un, d’une main sur l’épaule.
Tous sauf moi.
Je suis restée plantée là dans ma robe de fée blanche couverte de petites fleurs roses, bleues et dorées, avec mon joli chapeau pointu.
Que voulez-vous ? J’étais la fille de l’instituteur…
Mes camarades avaient beau fréquenter « la publique », ils étaient aussi inscrits au catéchisme.
Pas moi.
 
J’ai grandi et je suis ensuite devenue adulte dans une société laïque qui n’avait pas besoin qu’on lui rajoute un adjectif pour la rendre plus claire.
Aussi, suis-je très inquiète depuis quelque temps à regarder les pas que fait Sarkozy vers ce qu’il nomme aujourd’hui « la laïcité positive » d’une seule voix avec le Pape Benoît XVI en visite en France.
La laïcité n’a pas à être positive ou négative, ni jaune, ni verte.
C’est la laïcité. Un point, c’est tout.
Celle qui nous rend tous égaux, croyants ou non.
Que certains aillent ensuite prier Dieu ou Allah, qu’ils vénèrent le Christ ou Bouddha, c’est leur affaire.
Privée.
Une affaire qui ne regarde surtout pas l’Etat.
Ce non droit de regard, c’est la garantie de la liberté de chacun.
 
Aussi, quand Sarkozy a déclaré en décembre à St Jean de Latran :
« Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur »,
j’ai commencé à prendre peur.
 
Et en ce jour, à entendre Benoît XVI venir en France reconnaître sa digne fille de l’Eglise et affirmer qu’il faut :
« prendre une conscience plus claire de la fonction irremplaçable de la religion pour la formation des consciences et de la contribution qu'elle peut apporter à la création d'un consensus éthique dans la société »,
je vois toutes les dérives qui peuvent nous attendre.
 
La seule présence affirmée ce jour d’ecclésiastiques aux côtés de scientifiques dans de futurs comités d’éthique me pousse à l’épouvante.
Galilée, réveille-toi, ils sont devenus fous !
 
Je ne remets pas un instant en cause la place que l’Histoire des religions occupe dans la construction d’une culture commune.
Il est évident que qui ne connaît pas la Bible ne peut pas lire « La Divine Comédie » de Dante, par exemple.
Mais à l’heure actuelle, les programmes des cours d’histoire des deux premières années de collège assurent de façon totalement neutre (je parle en mère de famille athée qui aurait pu en craindre quelque chose) ce socle de culture et cela suffit largement.
Tout ce qui pourrait y être ajouté (puisque c’est de cela aussi dont il est question) serait de trop, un pas vers une laïcité qui, loin d’être positive, serait dénaturée.
 
Pour saluer à ma manière Benoît XVI, avec les mots que je sens mais suis incapable d’écrire, j’ai voulu déposer ici les paroles d’une chanson de Léo Ferré (interdite d’antenne à sa sortie en 1949) et intitulée « Monsieur Tout-Blanc », faute d’avoir pu la trouver en vidéo sur le Net (si vous avez un lien à me fournir, merci d’avance, je rééditerai cette note).
Un détail toutefois.
Il s’agit de l’un des premiers textes de Ferré et le Pape auquel il s’adresse est Pie XII, celui qui ne fit rien  durant la guerre pour intervenir contre les camps de la mort (le Pape de « Amen », le film de Costas-Gavras).
Cette précision est utile pour comprendre le « Y a pas longtemps vous vous taisiez », en le replaçant dans son contexte historique
 
« Ni Dieu, ni maître », donc…
Et salut à Léo qui a fait bien plus, pour m’apprendre à être, que toutes les bondieuseries du monde !
 
 
 
Monsieur Tout-Blanc - Paroles et musique de Léo Ferré -1949. 
 
Monsieur Tout-Blanc
Vous enseignez la charité
Bien ordonnée
Dans vos châteaux en Italie
Monsieur Tout-Blanc
La charité, c'est très gentil
Mais qu'est-ce que c'est ?
Expliquez-moi
 
Pendant c'temps-là moi j'vis à Aubervilliers
C'est un p'tit coin perdu au bout d'la misère
Où l'on n'a pas tell'ment d'questions à s'poser
Pour briffer faut bosser mon p'tit père
 
Monsieur Tout-Blanc
L'oiseau blessé que chaque jour
Vous consommez
Etait d'une race maudite
Monsieur Tout-Blanc
Entre nous dites, rappelez-vous
Y a pas longtemps
Vous vous taisiez
 
Pendant c'temps-là moi j'vivais à Aubervilliers
Ça n'était pas l'époque à dir' des rosaires
Y avait des tas d'questions qu'il fallait s'poser
Pour durer faut lutter mon p'tit père
 
Monsieur Tout-Blanc
Si vous partez un beau matin
Les pieds devant
Pour vos châteaux en paradis
Monsieur Tout-Blanc
Le paradis, c'est p't-êt' joli
Priez pour moi
Moi j'ai pas l'temps
 
Car je vivrai toujours à Aubervilliers
Avec deux bras noués autour d'ma misère
On n'aura plus tell'ment d'questions à s'poser
Dans la vie faut s'aimer mon p'tit père
 
Monsieur Tout-Blanc
Si j'enseignais la charité
Bien ordonnée
Dans mes châteaux d'Aubervilliers
Monsieur Tout-Blanc
Ça n'est pas vous qu'j'irais trouver
Pour m'indiquer
C'qu'il faut donner…