J’ai accueilli avec satisfaction le fait que Nicolas Sarkozy, faisant jouer la « clause humanitaire », ait finalement décidé de refuser à l’Italie l’extradition de l’ex-brigadiste rouge Marina Petrella.
Il semblerait que ce soit suite à l’intervention de l’actrice Valeria Bruni-Tedeschi qui avait elle-même interprété au cinéma, aux côtés de Nanni Moretti, le rôle d’une brigadiste non-repentie dans le film « La seconda volta » de Mimmo Calopresti en 2004 que le président français ait pris sa décision.
Peu importe.
Marina Petrella, se sentant toujours sous le coup de cette possible extradition, n’avait pas recouvré la santé depuis qu’elle était à l’hôpital hors de prison.
Ne se nourrissant plus, ne buvant plus, ayant sombré dans la plus absolue des dépressions qui l’amenait à refuser les visites des siens, ses médecins la désignaient comme « en abandon de vie ».
Si Marina Petrella survit, elle sera libre de continuer à vivre en France comme c’était le cas depuis des années avant quelle ne soit arrêtée, après la demande d’extradition italienne.
 
La décision de Sarkozy est cependant -il faut le dire-  très mal vécue en Italie et même en France où quelques associations des victimes d’attentats terroristes protestent.
Il m’est tout à fait possible de comprendre la réaction de toutes ces personnes.
 
Toutefois, il ne faut pas cesser de répéter avec le collectif « Parole donnée » que Marina Petrella, comme d’autres, n’était chez nous que de par le fait de la promesse donnée par François Mitterrand, peu après son élection, de laisser vivre en France tout terroriste des Années de Plomb ayant déposé les armes.
 
Ce que l’on nomme aujourd’hui, en la remettant en cause, « la doctrine Mitterrand » a pourtant été appliquée par des gouvernements de gauche comme de droite jusqu’à ce que, quelques temps après les attentats du 11 septembre et l’apparition aussi spontanée que fugitive d’une nouvelle « colonne » de dites « Brigades Rouges » en Italie n’amènent à ces demandes d’extradition qui visent tous ces gens qui ont refait leur vie chez nous.
 
La France a ainsi livré Paolo Persichetti qui enseignait à l’Université en France.
Cesare Battisti a dû fuir et, repéré au Brésil où il a été arrêté grâce à la collaboration des services secrets français, il attend en prison lui aussi une décision quant à son extradition.
 
Il reste une douzaine de noms sur la liste de ces « extradables ».
Comme il m’est impossible de croire que la France ne sait pas où ils sont (ils poursuivent leur vie sous leur vrai nom et travaillent tous), il ne faudrait pas que l’affaire Marina Petrella ne conduise fatalement dans les mois qui viennent à de nouvelles arrestations de façon à donner à l’Italie l’occasion de se remettre de l’affront diplomatique qu’elle prétend avoir reçu dimanche.
 
Sur « La Doctrine Mitterrand », on pourrait gloser des heures.
Le fait est que lorsqu’elle fut énoncée, elle ne provoqua guère de remous chez nous.
Ni pétitions, ni manifestations.
En fait, elle ne pose problème que depuis qu’on l’égratigne, vingt ans après sa mise en pratique.
 
Que l’Italie ait trouvé une brèche à travers le 11 septembre et les coordinations des organes de lutte antiterroriste pour réclamer ses vieux fugitifs ne doit pas faire oublier que c’est l’un de ses gouvernements qui, au milieu des années 90, a officiellement reconnu que les Années de Plomb avaient été « une guerre civile de basse intensité ».
 
Il semble pourtant que soit écartée pour l’heure toute possibilité d’amnistie en Italie.
Trente ans ne paraissent pas suffire encore pour panser les plaies de cette période.
D’autant moins que la vérité sur « cette guerre civile de basse intensité » (qui concerne le terrorisme « rouge » mais aussi le terrorisme « noir ») et ses collusions possibles avec le pouvoir de ces temps-là demeure une porte soigneusement cadenassée.
Or, ne pas savoir, ne pas comprendre, restera toujours la plaie ouverte pour les familles des victimes qui n’ont pour se « libérer » de l’étreinte de la douleur que le recours de « s’accrocher » au wagon de la justice en demandant le retour des terroristes vivant sur le sol français, leur énorme peine personnelle ne semblant pouvoir s’apaiser que par l’accomplissement effectif de peines de prison à vie prononcées par des tribunaux d’exception il y a decela  vingt-cinq à trente cinq ans.
 
Même la gauche morale ou politique italienne ne veut pas entendre parler d’amnistie.
Seul l’écrivain Erri De Luca (romancier de talent sur des sujets intimistes et non historien de la période) et quelques autres personnes militent là-bas pour celle-ci.
 
Sans doute faut-il bien connaître cette histoire dans l’Histoire, comment naquit et se développa cette « guerre civile de basse intensité » pour comprendre la façon dont François Mitterrand agit en 1984.
 
Depuis ce temps-là, des gens « rangés des armes » et ne troublant en rien notre ordre public -comme Persichetti, Battisti ou Petrella – ont vécu sur notre territoire.
Je souhaite que les douze qui restent puissent continuer à le faire et que ne recommence pas de sitôt une nouvelle affaire Petrella.
 
Je comprends que les Italiens ne puissent oublier.
Je ne comprends pas que la France oublie ou -pire encore- renie la parole donnée.